Les sorciers de l'île d'Orléans. (IX, II, 922.)
Dès les commencements du dix-huitième siècle on
donnait le surnom de sorciers aux habitants de l'île
d'Orléans. Pour quelle raison ? Voyons ce qu'en
disent les historiens de l'ancienne île de Bacchus :
"Le dimanche, vingt-deux (septembre 1720), écrit
le R. P. Charlevoix, nous étions mouillés par le
travers de l'île d'Orléans, où nous allâmes nous promener
en attendant le retour de la marée. Je trouvai ce pays
beau, les terres bonnes et les habitants assez à leur
aise. Ils ont la réputation d'être un peu sorciers, et on
s'adresse, dit-on, à eux, pour savoir l'avenir, ou ce qui
se passe dans les lieux éloignés. Par exemple, si les
navires de France tardent un peu trop, on les consulte
pour en avoir des nouvelles, et on assure qu'ils ont
quelque fois répondu assez juste. C'est-à-dire
qu'ayant deviné une ou deux fois, et ayant fait accroire,
pour se divertir, qu'ils parlaient de science certaine,
on s'est imaginé qu'ils avaient consulté le diable." (1)
(1) Journal d'un voyage fait par ordre du Roi dans
l'Amérique septentrionale, tome troisième, page 68.
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M. Hubert LaRue donne trois raisons pour expliquer
ce surnom d'île des Sorciers. Il ne reste que
l'embarras du choix.
"Un nombre vraiment prodigieux de sources d'eau
vive se rencontre dans l'île, et l'eau qu'elles fournissent
est incomparable, sons le double rapport de la
pureté et de la fraîcheur. Il s'ensuivrait donc que du
mot source on aurait fait le mot sourciers, d'où par
corruption, sorciers."
Avouons, avec M. LaRue d'ailleurs, que cette
explication est pas mal à l' eau claire. Voyons sa
deuxième raison :
"Environnés d'eau de toutes parts, ne pouvant
communiquer avec la ville ou avec les paroisses voisines
que par le moyen de canots ou de chaloupes, les
habitants de l'île ont toujours été marins, comme ils
le sont aujourd'hui ; pour eux, c'est affaire de nécessité.
Or, il fut un temps où le spacieux port de Québec
ne s'énorgueillissait pas, comme aujourd'hui, de compter
ses navires par centaines et par milliers ; une voile
dans le cours de l'année, parfois deux, et c'était tout.
Il fut un temps encore où, de l'arrivée de ce seul
navire, dépendait l'existence de la colonie entière, et on
peut juger avec quelle impatience toute fébrile, ou en
attendait le signalement. Dans cette cruelle perplexité,
on s'adressait donc tout naturellement aux gens
de l'île, les plus expérimentés en fait de navigation,
pour apprendre d' eux le jour approximatif de l'arrivée
du bâtiment tant désiré. Ces derniers, fiers de
l'importance qu'on voulait bien attacher à leurs présages,
ne se faisaient pas prier longtemps pour donner
une réponse quelconque ; et comme parfois l'événement
vint, fort à propos, confirmer leurs prédictions,
il s'ensuivit tout naturellement qu'on leur décerna le
glorieux surnom de sorciers."
La troisième maintenant :
"Autrefois la pêche à l'anguille était des plus
abondantes sur nos côtes. Or, à cause du flux et du reflux
de la marée, dont l'heure varie de jour en jour, il arrivait bien souvent que nos gens allaient faire la visite
de leur pêches au peau milieu de la nuit. Pour ce, on
se rendait en grand nombre sur la grève, chacun
portant à la main, pour s'éclairer dans sa marche et dans
ses opérations, un falot de sapin enflammé. Assurément,
c'était un spectacle tout-à-fait curieux et féerique
que de voir surgir à peu près au même instant, et
à une heure assez avancée de la nuit, tous ces feux,
allant, venant, se croisant les uns les autres, parfois se
réunissant, pour s'éloigner et s'éparpiller encore. Les
gens de la côte du Sud ne tardèrent pas à voir du
merveilleux et du surnaturel dans la présence de tous
ces feux qui venaient ainsi sur la grève, et à une
heure aussi indue, danser une ronde infernale sans
doute. Bientôt ils s'en effrayèrent, bientôt même ils
n'osèrent plus sortir de leurs maisons après une certaine
heure de la soirée. Bref, il n'y eut plus moyen
d'entretenir aucun doute à cet égard, et nos insulaires
furent déclarés à l'unanimité possédés du mauvais
esprit, coureurs de loup-garous, feux-folets, sorciers,
etc., etc. C'était un moyen de se rehausser dans l'esprit
de ces braves gens ; il va sans dire que les gens
de l'île ne furent pas assez sots que d'aller les désabuser." (2)
(2) Voyage autour de l'île d'Orléans - Soirées Canadiennes,
1861, p. 142.
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M. L.-P. Turcotte croit que ce sont ces deux
dernières raisons qui ont surtout contribué à procurer le
titre d'île des Sorciers à l'île d'Orléans. (3)
(3) Histoire de l'île d'Orléans, p. 12.
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M. l'abbé L.-E. Bois est, lui aussi, d'opinion que
les feux que l'on voyait courir sur les rivages de l'île
d'Orléans, à certaines heures de la nuit, et qui
n'étaient rien autre chose que les flambeaux dont les insulaires se servaient peur visiter leurs pêcheries, ont
donné lieu à ces suppositions bizarres, que l'on aurait
pu tout aussi bien appliquer aux cultivateurs de
Saint-Vallier, de l'Ange-Gardien, du nord et du sud,
puisqu'eux aussi faisaient le tour de leurs pêches la nuit
avec des lumières du même genre.
Peut-être aussi, ajoute le savant abbé, que l'ère de
prospérité que l'on voyait régner dans les habitations
des cultivateurs de l'île d'Orléans, portait-il à attribuer
aux procédés magiques plutôt qu'à un travail intelligent
et assidu, les heureux résultats d'un mode de
culture plus suivi et mieux soigné. Quoiqu'il en soit,
il ne se rencontre plus personne qui croie aux pratiques
de la magie chez ces insulaires, malgré qu'il y
en ait plus d'un, peut-être, qui jalouse leur bonheur,
le calme de leur existence et la paix de leurs
foyers." (4)
(4) L'ile d'Orléans, p. 7.
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